Grèce : Le Coup d’état des colonels
Les dernières instructions étaient entre les mains d’une dizaine d’officiers encore inconnus, généraux, colonels, membres de réseaux formés depuis près de vingt ans, au temps de la guerre civile.
Ils prennent position devant le Parlement. La junte vient de prendre possession du pouvoir et le fait savoir.
Dans la nuit , premières arrestations : des femmes et des hommes de gauche, des communistes,des syndicalistes … A l’aube , l’Hippodrome, au bord de la baie de Phalère, le stade de foot du Pirée, partout les plus grandes salles commencent à se remplir des premiers détenus.
Des dirigeants du parti du Centre de Georges Papandréou, et du parti de Droite de Constantin Karamanlis, sont mis en résidence surveillée.
A 5 heures 40, la radio de l’armée annonce que celle ci « a pris le contrôle du pays à la demande du souverain », Constantin II .Radio Athènes , entre deux marches militaires annonce la suspension de la Constitution et la proclamation de l’Etat de siège :
« L’arrestation et la détention de toute personne sont autorisées sans tenir compte des dispositions en vigueur jusqu’à présent.
La durée de l’arrestation, n’est soumise à aucune limitation de temps.
En cas délit politique, toute mise en liberté provisoire sous caution est interdite et la durée de l’arrestation est illimitée.
Tout rassemblement et toute réunion de personnes, publiques ou privées sont interdits.
Les réunions seront dispersées par la force.
La formation de toute association, dans des buts syndicalistes, est absolument interdite.
La grève est illégale. La perquisition dans les lieux d’habitation privés, dans les établissements et services publics est autorisée de jour comme de nuit sans aucune restriction.
La correspondance, qu’elle quelle soit, est soumise à la censure. Les crimes et les délits politiques et ceux de la presse- qu’ils concernent ou non la vie privée- et toutes les infractions soumises à la compétence des cours d’appel relèveront désormais des tribunaux militaires d’exception… ».
Un communiqué précise encore : « A partir d’aujourd’hui et jusqu’à nouvel ordre, la circulation de tout véhicule, quel qu’il soit, et de tout civil est interdite dans la ville .Tout civil se trouvant dans la rue doit immédiatement rentrer chez lui.
Le feu sera ouvert sur toute personne circulant dans la ville après le coucher du soleil. La circulation n’est autorisés qu’aux médecins et pharmaciens,et dans les cas de maladies graves, et ce, après autorisation des autorités policières compétentes…Tous les citoyens sont priés de dénoncer immédiatement aux autorités policières toute tentative des commerçants de faire des stocks de vivre… »
La junte qui vient de prendre le pouvoir est on ne peut plus claire.
La dictature n’entend laisser aucune liberté en place.
Pourtant à 6 heures du matin le premier appel à la résistance commence à se répandre par téléphone, entre quelques amis, entre militants de la gauche.
« Le fascisme a frappé la patrie. Le Roi et ses généraux et la CIA croient que notre peuple sera réduit au silence par la violence et la terreur.
Nous appelons tous les officiers honnêtes, les soldats, les patriotes à se ranger aux côtés du peuple, à dire non à la violence, à la dictature et fascisme ».
Le texte porte la signature du Front patriotique contre la dictature, dont c’est l’acte de naissance.
Une idée folle lancée à l’aube par Mikis Théodorakis et quelques amis , communistes ,progressistes, jeunes du mouvement Lambrakis . Ils demandent à la population de se rendre place de la Constitution pour manifester.
Il n’y aura personne au rendez vous. Déjà l’armée et la police – qui aura attendu six heures et l’approbation du Roi pour se rallier à l’opération - ont emmené à l’hippodrome tous les opposants présumés et saisi tout matériel d’impression.
Le téléphone des suspects est coupé.
Députés, maires, élus de la gauche et du centre , dirigeants des syndicats démocratiques , de la jeunesse Lambrakis, écrivains , journalistes sont emmenés vers les lieux de détention préparés selon un plan minutieusement prévu ,de longue date, par un réseau placé sous les auspices de l’OTAN et de la CIA.
Place de la Constitution, à l’Hôtel Grande Bretagne où sont réunis les journalistes, les rumeurs parviennent mais il ne restent aux photographes qu’à tenter de prendre les clichés interdits des chars ou des patrouilles.
Des soldats, baïonnette au canon, viendront les récupérer dans les chambres.
Peut à peu, on apprend , à coups de contacts discrets , dans la rue, au cours de « hasard » convenus (parmi ces femmes , ces hommes courageux , deux de mes informatrices , Mme Milliex et Lady Flemming). On apprend comment ont été arrêtés Manolis Glezos, le héros de la Résistance antinazi qui arracha le drapeau nazi de l’Acropole sous l’occupation, le député Léonidas Kyrkos autre dirigeant de l’Union Démocratique de Gauche (EDA), emmené en pyjama , un ancien ministre proche du Centre , Constantin Mitsotakis, qui crie en sortant de chez lui « même les Allemands m’avaient permis de m’habiller ».Madame Hélène Bena- Keltemlidoou, ancienne député de l’EDA ;est emmenée avec son bébé .Un écrivain octogénaire , Kosmas Politis est traîné de force de chez lui.
Les militaires refusent de le laisser veiller sa femme , morte pendant la nuit. Elie Ioannidou, écrivain , journaliste, la femme du résistant Beloyannis ,- l’homme à l’œillet de Picasso- fusillé après la guerre civile pour avoir tenter de reconstituer le Parti Communiste interdit- libérée depuis trois ans à cause de son état de santé est arrachée de chez elle.
Sur les listes noires, la culture grecque n’a pas été épargnée par les chefs de la police politique. Yannis Ritsos, le plus grand poète vivant, reprend le bateau pour les îles de la déportation, qu’il avait connu à la fin de la guerre civile.
Le 12 mai , par un décret , la junte étendra aux auteurs de l’idéal démocratique fondé deux mille ans auparavant ,la liste des œuvres interdites, le « Prométhée enchaîné » d’Eschyle, l’ « Ajax « de Sophocle, « Le Phéniciennes » et « Les Suppliantes » d’Euripide, toutes les comédies d’Aristophane , sauf une « Plutus ».Six cent quarante sept livres, quarante trois journaux, quarante huit revues sont interdits.